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L’Estuaire est un monde vivant, puissant, charriant des îles, somptueux entre ses vignes et ses marais. La « rivière », comme on l’appelle ici, a déposé les terres de graves ou d’argiles qui tapissent ses rives, cadeaux de la rivière à la vigne. Nulle part ailleurs que sur les bords de l’Estuaire il n’y a autant d’interdépendance entre les sols et les hommes. L’Estuaire est le lien qui unit les vignobles, les marais et les hommes.
Imposée par les Romains en leurs villae, la vigne a gagné les graves du Médoc et toute la rive droite : Côtes de Bourg et de Blaye, Fins et Bons bois saintongeais. Les vignobles sont nés du fleuve, de ses apports, de son influence sur les climats, de son rôle dans le négoce. La vigne s’accorde aussi bien d’une terre « impossible » de graves mêlées d’un soupçon d’argile en Médoc que des sous-sols calcaires des côtes et des bois. Dans tous les cas, la terre est devenue un « terroir ». Elle a tellement été triturée, « fatiguée » par les hommes, qu’elle en porte la marque en ses crus. Les vignerons qui ne font rien sans avoir observé la terre et le ciel sont les maîtres façonniers de ces paysages. Les châteaux qui se tournent vers la « rivière » sont leurs monuments de gloire. Ils ont leurs laboratoires où se mûrit le vin, où se prépare le cognac. Les maîtres de chai prennent des allures de desservants ou des précautions d’alchimistes préservant de très vieux secrets. Les vignes, qui couvrent de leur manteau les croupes du relief, s’inclinent vers la « rivière » à qui ils doivent tout, ou presque.
Les vignobles n’évitent que les marais, qui sont les vrais fils sauvages des eaux que les hommes n’ont jamais abandonnés. Drainés par les Hollandais ou les Charentais, ils sont coupés de canaux, semés d’écluses. Différents les uns des autres ils ont des noms particuliers, portent des cultures maraîchères – artichauts de Macau, asperges du Blayais – les plus hauts, des céréales, les plus bas, des pâturages, les plus humides, des joncs que les « marainauds » de Saint-Ciers viennent toujours couper. Les marais mêlés d’eau sont aussi devenus des terrains de chasse. La digue seule les sépare de la « Rivière ». Les marais de la rive droite se prolongent de Blaye à Saint-Fort-sur-Gironde et se succèdent entre deux avancées de coteaux. Le marais de Reysson garde les reliques de Vertheuil, celui du Conseiller se découvre en visites naturalistes, le marais de Vitrezay est devenu pôle touristique… Qu’ils soient rive droite ou rive gauche, ces paysages de l’insolite que les hommes ont endigués, drainés au prix d’efforts considérables, ou jalousement gardés en l’état – terres de refuges et réserves naturelles – restent fascinants. Peut-être ne le sont-ils autant que parce qu’ils nous paraissent fragiles.
Isolées par les courants de l’Estuaire et parfois reliées entre elles par des vasards, les îles ont façonné des générations d’« ilous », ainsi qu’on appelait les hommes qui y ont vécu. Il y en eut jusqu’à quinze cents sur ces terres aujourd’hui inhabitées à l’exception de l’île Margaux, la plus proche du rivage et, dans l’île Patiras, du domaine de Valrose. Les aubarèdes échevelées qui poussent sur les digues les rendent pratiquement inabordables. Elles ne sont plus cultivées que par quelques riverains qui font de la vigne sur les terres fermes et du maïs sur les vasards. Le départ des derniers habitants de l’Île Verte a laissé un château, deux écoles, un village à l’abandon pendant plusieurs années. Aujourd’hui Nouvelle, Patiras et Verte se dessinent un nouvel avenir, qu’il soit environnemental, touristique ou agricole. Chaque fois que l’on rend des îles accessibles, des visiteurs y viennent chercher une histoire singulière. Elles deviennent autant de lieux de connaissance, de plaisir et de rencontre. À Gauriac comme à Meschers-sur-Gironde les coteaux s’arrêtent en falaises sur les marais ; on y trouve encore des habitations troglodytes. Vignes, marais, îles et jardins (ceux de la route des capitaines et les roses trémières de Talmont) sont créés de main d’hommes ou conservés pour le meilleur ou pour le pire. Ces paysans que la « rivière » fascine alignent sur les rives – surtout en Saintonge – d’étranges cabanes hautes sur pattes au-dessus de l’argile que lisse la « rivière ». Ils y prennent des poissons qui viennent avec la marée. Quand la tempête emporte les carrelets, leurs propriétaires les reconstruisent avec cette obstination qu’on connaît aux hommes de la terre. Le cours lent de la « rivière » au milieu des vignobles, au ras des marais, au droit des falaises, dans ce paysage à chaque pas changeant, c’est le déroulement d’une partition où s’enchaînent le moutonnement des vignes, les mystères des marais, la majesté des falaises, l’accroche des corniches et l’indifférence des îles qui paraissent cheminer vers quelque horizon connu d’elles seules.
Charles Daney
pour l'Univers de l'Estuaire 2009
Les mots de l'estuaire ...
Graves :
mélange de graviers et de galets enrobés dans de l’argile
Bois :
régions classées des vignobles de Cognac.
Marainauds :
hommes des marais dans la région de Saint-Ciers.
Ilous :
habitants des îles. On distinguait alors les ribérous
(les Médocains), les ilous
(les îliens) et
Les gabayes
(Charentais ou descendants de Charentais– ceux qui ne parlaient pas Occitan).
Aubarèdes :
plantations sauvages d’osiers qui envahissent les digues.
Vasards :
sortes d’îlots de vase qui se déposent entre deux îles et les soudent entre elles.
Carrelet :
Indifféremment la cabane sur pilotis qui abrite les instruments de pêche et le filet qu’on descend à la rivière et qu’on remonte à la manivelle grâce à une poulie montée au bout d’un bras.
SMIDDEST
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